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19
MAI
2015

Pourquoi les français ne comprendront jamais les anglais (et vice-versa)

On aime se comparer aux autres, c’est un comportement typiquement et exclusivement humain. Or, lorsque l’on se compare aux britanniques, tout semble nous opposer d’un point de vue culturel : la langue bien-sûr (mal maîtrisée d’un côté comme de l’autre), le système politique, l’uniforme à l’école, la conduite, les caméras, les pubs, etc.

Car au-delà de la barrière de la langue, nos différences culturelles semblent souvent irréconciliables.

Néanmoins, par-delà les habituels clichés maintes et maintes fois recensés, essayons pour cette fois de relever le niveau avec une comparaison plus poussée (et volontairement moins exhaustive) de nos cultures respectives.

Voici donc 3 différences culturelles fondamentales entre les français et les britanniques.

1)      Langue anglaise vs. langue française : du concret vers l’abstrait

Dans un précédent article, nous avions démontré qu’une langue correspond à une vision du monde unique. Cela se confirme lorsque l’on compare le français et l’anglais.

En tant qu’apprenant en anglais, vous avez sûrement remarqué les différences de points-de-vue et ces manières bien différentes qu’ont les anglais de représenter le monde autour de soi et d’exprimer les choses que l’on voit.

Une des particularités de la langue anglaise, de notre point-de-vue toujours, est le fait que l’anglais fonctionne de manière très concrète, par rapport au français qui lui est beaucoup plus abstrait. Par exemple, lorsque nous français marchons simplement dans la rue, les anglais, eux, marchent vers le haut de la rue ou vers le bas de la rue (walking up the street / walking down the street). Ainsi, grâce à ses nombreuses prépositions ou post-positions (car elles sont souvent situées après le verbe), l’anglais permet de manière très concrète et spatiale de situer l’action dans l’espace, de l’ancrer dans le réel. C’est d’ailleurs ce qui fait de cette langue un bijou de poésie, de par son rythme et son rapport au monde, ainsi que son ancrage dans l’espace.

Un autre exemple très parlant est celui de la monnaie anglaise : la livre, qui est une monnaie extrêmement concrète, avec son rapport direct au poids. Est-ce pour ne pas perdre leur penchant vers le concret que les anglais ont toujours refusé l’euro… ?

2)      Le jardin, allégorie de nos cultures opposées

Selon Marc Porée[1],  nous avons tous dans notre culture personnelle une façon de représenter le monde. Or, il est un territoire qui illustre parfaitement ce phénomène : le jardin. Et quoi de plus culturellement opposé que le jardin à la française et le jardin à l’anglaise ?

Le jardin à la française est un jardin géométrique, qui respire l’ordre absolutiste de la monarchie. C’est un jardin qui taille la nature au cordeau, s’inspirant d’une volonté de contrôle et de surveillance, dans lequel tout doit être rendu visible. Rien ne doit échapper à l’œil tout puissant du souverain, qui doit pouvoir se promener dans son jardin comme il se promène dans le monde qui est à lui. Notons par ailleurs que la géométrie, c’est le symbole. Or, qu’y a-t-il de plus abstrait – et donc de plus français – que le symbolique ?

Au cours du 18e siècle, les anglais ont développé un contre-jardin, destiné à prendre le contre-pied du jardin à la française, dont les caractéristiques principales sont le désordre, l’irrégularité, la fantaisie, dans une volonté de représenter le monde tel qu’il est, en opposition à l’abstraction française. Contrairement au marcheur français, le marcheur anglais se promène dans le jardin pour se laisser surprendre, à tout moment, au coin d’une allée. Mais pourquoi cette envie d’être surpris ? Car cela signifie accueillir la diversité du monde, se laisser impressionner par sa richesse, sa variété. Les anglais sont en effet des réalistes, ils croient aux choses du monde dans leur singularité et dans leur diversité. Un exemple de la particularité du jardin anglais est la suppression des palissades car elles sont le symbole de ce qui s’oppose au prolongement du point-de-vue. En supprimant les palissades, on crée des fossés, des espaces inattendus, qui laissent l’esprit libre d’accueillir le monde dans toute sa spontanéité.

Cependant, Marc Porée dénote une certaine hypocrisie dans cette façon qu’ont les anglais de dire « nous ne voulons pas conquérir la nature, nous ne voulons pas l’ordonner ; nous voulons la libérer du joug du jardin à la française… ». Car, bien évidemment, tout ce désordre est savamment agencé…

Plus étonnant encore, le terme  « garden » est un mot emprunté au français ; il n’a donc pas été modifié par les anglais. D’autant plus que « garden » vient du francique « gardo », qui signifie la clôture, l’enclos, en contradiction avec cette volonté des anglais d’ouvrir le jardin, de faire tomber les barrières spatiales.

3)      L’humour, une invention anglaise ?

L’humour est apparu en Angleterre à la Renaissance. Au départ, l’humour est considéré comme une « humeur ». En effet, le terme « humour » provient de la Théorie des humeurs de Claude Galien (médecin grec de l’Antiquité) qui est l’une des bases de la médecine antique. Selon cette théorie, le corps est constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l’eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s’évaporer l’eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d’humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet[2]. D’un point-de-vue étymologique, il y a donc quelque chose de médical, de physiologique dans la « théorie des humours ».

Mais quelle définition attribuer à l’humour ? On pourrait le définir comme une plaisanterie dite avec un ton sérieux. Marc Porée explique que dans la culture anglaise, il y a toujours eu quelque chose de la mélancolie, de la tristesse, voire de la dépression ; l’humour a ainsi toujours penché vers la mortalité. Et pour échapper à ce désespoir, les anglais ont inventé l’art du détachement. L’humour est donc un décalage pour se détacher de l’absurdité et de la cruauté du monde qui vous entoure, à la faveur d’un rire sous cape, d’un esprit de réserve, qui n’est pas l’esprit à la française. « L’effet pince-sans-rire d’avoir à prononcer quelque chose d’absolument énorme et de le dire sans broncher, sans paraître le moins du monde affecté, voilà ce qui, selon moi, dépeint l’humour » dixit Marc Porée.

Mais qu’est-ce que l’humour anglais a de si spécifique, en comparaison par exemple à l’humour français ? Est-ce son caractère insulaire qui en aurait fait une espèce endémique, absolument unique ? Ce qui est sûr, c’est que les Anglais ont cultivé l’humour comme un élément fondamental de leur culture et lui ont accordé une place importante dans leur tradition littéraire[3]. D’un point-de-vue français, l’humour anglais cultive en tout cas son originalité dans son caractère absurde et sa noirceur.

En conclusion, tout semble éloigner la culture anglaise de la culture française. Si l’inauguration du tunnel sous la Manche en 1994 a permis un rapprochement à la fois géographique et économique, nos deux cultures restent radicalement opposées sur ce qu’elles ont de plus fondamental. Cela ne nous empêche pas de nous apprécier, bien sûr, mais certains points de discorde ne seront certainement jamais résolus. En bref, nous ne nous comprendront jamais tout à fait. Et cela n’est peut-être pas plus mal au fond, car ce sont bel et bien la diversité et les différences culturelles qui font la richesse de notre monde !


[1] Professeur de littérature anglaise à l’Ecole normale supérieure (ENS) et à l’Université de Paris III

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Humour_anglais

Article inspiré de l’émission 3D, le Journal, diffusée sur France Inter le 17 mai 2015 et intitulée « Qui sont les anglais ? »

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